La Grande Interview : Ange Roussel

« La Grande Interview » de DirectVelo démarre 2015 avec une grande voix du cyclisme amateur. Ange Roussel, est aujourd'hui encore très écouté et respecté, ex-Conseiller technique régional (CTR) du comité de Bretagne, ex-sélectionneur de l'Equipe de France Juniors, 150 titres de Champion de France à travers les coureurs qu'il a entraînés. Une figure tutélaire mais surtout pas un esprit blasé, du genre qui aurait tout vu et tout fait. Dans sa bouche, pas de "c'était mieux avant". Le Breton, également conseiller au Centre Mondial du Cyclisme, se dit "sans regret" d'être resté attaché au peloton amateur plutôt que pro. "Optimiste" pour le vélo, passionné par les nouvelles technologies de la préparation sportive... Il garde toutefois de son métier une conception plus terrain que labo : "Il faut être près des hommes". Rencontre à l'aube de son 81e anniversaire, prévu le 6 janvier prochain (facile de s'en souvenir : "Anquetil est du 8, lui. Nous sommes de la même année, 1934").

DirectVelo : Que faut-il vous souhaiter pour la nouvelle année qui commence ?
Ange Roussel : Une bonne santé. Pour le moment, je vais bien. Je roule encore deux fois deux heures par semaine. Mais pas en hiver : je préfère aller à la chasse ou faire du bois.

« LA FEDERATION DEVRAIT CHERCHER DES SOUS ET CONSTRUIRE DES VELODROMES »

Et au cyclisme amateur, que faut-il lui souhaiter ?
De continuer dans la bonne direction. Franchement, le cyclisme sur route est bien organisé en France, je ne vois pas grand chose à redire. Par contre, je souhaite qu'on mette en place une belle équipe de poursuite. J'en ai parlé à David Lappartient [le Président de la Fédération française de cyclisme], que je connais depuis qu'il a six ou sept ans, tout gamin. Si on n'obtient pas de titre de Champion du Monde, peu importe – en plus, ce sera difficile de lutter contre les Australiens, les Néo-Zélandais, les Allemands, les Suisses et bien sûr les « British » ! Mais il faut développer la poursuite par équipe au moins pour renforcer la formation de nos routiers. On a perdu beaucoup de temps dans ce projet. Pour les Jeux de Rio, c'est trop tard : on a besoin de quatre à cinq ans pour bâtir un groupe compétitif.

Vous êtes plutôt confiant pour l'avenir du cyclisme sur route en France. Mais beaucoup de voix s'élèvent en ce moment : Cyrille Guimard estime que le secteur professionnel est méprisé par la FFC, les clubs de DN pensent que le secteur amateur est tout autant déconsidéré. Ont-ils raison de se désoler ?
Large sujet... Le manque d'écoute de la fédération n'est pas nouveau et il a parfois été encore plus grave que maintenant. Dans les années 70, j'avais accordé une interview à Miroir des Sports parce que nous, cadres techniques, n'étions pas entendus. Les gens de la fédé devraient chercher des sous et construire des vélodromes, c'est tout. Pour ce qui concerne le sport, ils devraient se reposer sur les techniciens. J'ai bon espoir que David [Lappartient] et Vincent Jacquet, son DTN (lire ici), sollicitent davantage les entraîneurs, clubs, coureurs... Toutefois, je suis surpris que Guimard soit surpris. En tant qu'ancien routier de la fédération, il devrait avoir l'habitude d'être malmené. Pourquoi claque-t-il la porte du Conseil d'administration maintenant ?

Quant aux clubs de DN qui se plaignent d'être méprisés ?
Ce n'est pas nouveau non plus. Je les comprends. A mon époque, le cyclisme amateur était structuré par comités régionaux. Puis on a mis en place les clubs de DN [en 1993] pour assurer la formation. Aujourd'hui, ils se sentent esseulés. Pourtant, ils font du beau boulot en relais avec la fédération et les entraîneurs comme Pierre-Yves Chatelon [l'entraîneur national des Espoirs].

« JAMAIS HOSTILE A LA MODERNITE »

Il y a une génération de cadres techniques et de dirigeants fédéraux qui n'ont toujours pas digéré la création des clubs DN et leur rôle important. Ils voudraient revenir aux équipes régionales voire à un maillage de petits clubs. A vous entendre, vous êtes favorable à l'organisation actuelle du vélo amateur ?
Mais oui ! Elles sont très belles, ces équipes DN ! Elles ont du beau matériel, de bons directeurs sportifs, un bon staff... Je connais bien le business de Frédéric Grappe et des entraîneurs de la FDJ : leurs méthodes de préparation sportive sont excellentes et ce sont celles qu'on transmet aux jeunes via les équipes DN. Je n'ai jamais été hostile à la modernité. Dans les années 70, j'ai même été le premier CTR à utiliser un rythmostat avec mes coureurs, l'ancêtre du cardio-fréquencemètre. Et maintenant, je m'intéresse à l'outil en vogue dans les clubs DN : le capteur de puissance. Ce sont les Le Lavandier qui m'ont montré comment ça marche.

Vous conseillez encore les deux jumeaux, licenciés cette saison au CC Etupes. A bientôt 81 ans, vous œuvrez toujours comme entraîneur ?
Je suis encore quelques petits jeunes, mais je ne m'immisce pas dans les plans d'entraînement que fabriquent leurs clubs. Il faut savoir rester à sa place ! J'ai rencontré les frères Le Lavandier il y a huit ans et j'accompagne leurs parents sur des courses : en Bretagne, mais aussi en Savoie, dans le Jura, dans les Pyrénées et à Marseille pour le Grand Prix Souvenir Jean-Masse... Mathieu a loupé sa saison 2014 à cause de blessures (lire ici) et Maxime a fait de belles choses [2e de la Ronde de l'Isard, NDLR] mais il a manqué de constance et de victoires (lire ici). Je reste sur l'idée que ce sont de bons grimpeurs. Attendons encore un peu.. Je l'avais dit à leur père, la première fois que je les ai vus : « Il faut huit ans pour former un coursier ». A leurs débuts dans la compétition, les deux frères avaient 16 ans. Donc ils devraient arriver à leur terme vers 2015 ou 2016 (lire ici).

Exploser à 24 ans, ce n'est pas trop tard ?
Non. Regarde, Marc Gomez est passé professionnel l'année de ses 28 ans et ça ne l'a pas empêché de remporter Milan-San Remo [en 1982]. Mais, pour les Le Lavandier, il est vrai que le temps commence à presser un peu.

« IL EN FAUT DE LA PATIENCE »

Qu'est-ce que vous cherchez à travers les coureurs que vous entraînez ?
A apporter un maximum de formation. Tous nos coureurs ne pourront pas gagner le Tour de France mais s'ils se trouvent aux portes du professionnalisme, comme les frères Le Lavandier, alors j'ai réussi. Je leur montre des petits trucs, je les aide à penser à leur formation au sens large, en intégrant la piste et le cyclo-cross, je leurs dis certaines vérités : « Méfie-toi de ce danger ! », « Sois patient ! ». Il en faut de la patience, beaucoup...

Vous avez remporté 150 titres de Champion de France (y-compris universitaires) à travers vos coureurs. Comment expliquer ce record ? La longévité ? Le bon poste occupé ? Un peu de chance ? Ou alors avez-vous une recette ?
Pour mettre tout le monde à l'aise, je vais te parler de la Bretagne. J'avais la chance de travailler comme conseiller technique d'une région qui a des coureurs, des courses, de l'argent et de l'amour. Chez nous, les gens ne râlent pas lorsque le passage d'une course ralentit la circulation. Au contraire, tu te fais engueuler si tu ne ranges pas la voiture ! La Bretagne a deux religions : elle est catholique, mais elle est aussi cycliste. Nos coureurs ont des tempéraments de coursier : beaucoup de volonté et de courage. On peut l'expliquer par la difficulté à trouver du boulot. Chez nous, il y avait plus de marchands de cochons que d'usines ! Le vélo permettait aux gars de gagner leur vie. Le niveau des courses était très relevé. Inévitablement, de bons coureurs émergeaient.

« J'AI FAIT LA REVOLUTION AU COMITE BRETAGNE »

En quoi a consisté votre intervention ?
Quand j'ai pris mes fonctions de CTR au comité de Bretagne, j'ai fait un peu la révolution. Mais c'était voulu par De Gaulle ! L'Institut National des Sports, l'actuel INSEP, a été fondé après la déroute des Jeux Olympiques de 1960. Je me suis formé là-bas, aux méthodes qu'on disait en pointe à l'époque. Au comité de Bretagne, j'étais très mal vu parce qu'on pensait que j'étais envoyé par l'Académie de Rennes pour surveiller les dépenses. Il a fallu que je montre ce dont j'étais capable. Dès la première année, on termine 2e du contre-la-montre par équipes de l'épreuve pré-olympique, battus par un très fort comité d'Aquitaine. Un an plus tôt, les Bretons avaient terminé 12e ou 13e avec six minutes de retard !

C'est un tour de magie ?
Non, c'est la mise en place d'une organisation. Je connaissais bien les clubs de la région, les éducateurs sur lesquels je pouvais me reposer et ceux que je devais former. Les coureurs, je les détectais puis je les préparais sur des stages. Aujourd'hui, ça peut sembler très normal, mais à l'époque il était inhabituel de rassembler des coureurs pour des séances de travail. Quand Bernard Hinault avait 18 ans, je l'ai emmené à un stage d'oxygénation et ski de fond. Si tu trouves plus de deux comités régionaux qui se préparaient l'hiver à la montagne, je te paye l'apéro pour bien commencer l'année !

« ON PEUT AVOIR LES WATTS ET TRAÎNER DANS LES BISTROTS »

L'entraînement, c'est d'abord de la technologie ou de l'humain ?
Il faut d'abord être près des hommes. Parfois je me suis fâché mais je constate chaque dimanche que j'ai du plaisir à revoir les anciens coureurs que j'ai formés. La technologie est essentielle aussi, j'en suis convaincu, mais de nos jours elle a pris une place exagérée. On a fabriqué des Champions du Monde de l'entraînement. Je connais un jeune qui a battu les records de watts et de VO2max d'un des meilleurs coureurs du Tour de France 2014. Et alors ? Il ne faut pas trop se gonfler la tête avec ça. Les tests d'entraînement, c'est bien beau, mais tout ce qui compte, c'est le courage, la volonté, le « savoir », l'hygiène de vie. On peut avoir des watts et traîner dans les bistrots. Je n'appelle pas ça un « coursier ».

Il y a des « petits moteurs » qui font de bons coureurs ?
Oui. J'ai vu des gars réussir une bonne carrière avec un rythme cardiaque de 60 au repos et une VO2max de 60-70. Mais, par respect, je ne donnerai pas les noms.

« LES ENTRAÎNEURS PEUVENT SE TROMPER »

Jusque récemment, Bernard Hinault fustigeait les coureurs français, qui ne s'entraînaient pas assez selon lui – il semble avoir révisé son jugement depuis deux ans environ. Vous dressiez le même constat sévère ?
Hinault ne déconnait pas tellement. Certains mecs bossaient mais ils bossaient mal. Le problème, c'est que les entraîneurs peuvent se tromper. Moi-même, j'ai fait des conneries. Le problème, c'est que si on applique mal les bouquins écrits par Grappe, on crame les coureurs. Les coureurs travaillent les intensités plus tôt qu'autrefois, peut-être trop tôt. A l'époque où Madiot était sur le vélo, les Juniors ne disputaient pas de couses par étapes parce que ça n'existait pas pour eux. Aujourd'hui, ils s'entraînent à bloc, ils courent à bloc... Attention, c'est un petit danger !

Hinault laissait entendre que les coureurs des années 2000 étaient fainéants...
Moi, je suis un optimiste. Je ne dirais jamais que « c'était mieux avant ». Parce que ce n'est pas vrai !

A quoi ressemblait la vie d'un coureur amateur en 1949 ?
C'était une très belle vie. Mon père était marchand de vélos, nous avions la passion dans la famille. Nous étions moins assistés qu'aujourd'hui par nos clubs : deux cuissards et deux maillots par saison, parfois un vélo. Par contre, nous étions beaucoup mieux payés : un franc du kilomètre ! A 18 ans, je pouvais gagner autant que les employés de mon père en un mois si je gagnais une course le dimanche et terminais deuxième le lundi. Celui qui remportait une belle épreuve comme le Grand Prix de Quimper recevait de quoi s'acheter un hectare de terre ! Je me suis offert quelques victoires, comme Nantes-Saint-Nazaire, Nantes-Mortagne et deux titres de Champion de Bretagne dans le contre-la-montre par équipes [Ange Roussel est également vainqueur du Tour du Saint-Laurent au Québec et du Tour de Côte d'Ivoire, NDLR]. Mais j'avais un souci : j'ai marché trop vite. J'ai commencé le vélo à 15 ans et, du coup, après les rangs Juniors, je courais face aux professionnels dès l'âge de 19 ans.

D'où votre insistance à ce que les jeunes coureurs prennent leur temps ?
Oui, on veut toujours brûler les étapes.

« J'AIME TOUJOURS AUTANT LE CYCLISME »

Dans une relation d'amour, il y a des pauses, des revirements, des déceptions. Aimez-vous toujours autant le cyclisme qu'en 1949 ?
[Voix énergique]. Ah ça, oui ! Quand je vais sur un cyclo-cross, je suis encore heureux. A deux reprises, j'ai failli travailler comme directeur sportif chez les pros : dans les années 80 comme adjoint de Luis Ocana mais le sponsor nous a fait défaut, puis avec Bernard à La Vie Claire mais je préférais garder mon poste de CTR. Je me serais débrouillé chez les pros, mais je ne sais pas si j'aurais fait un bon directeur sportif. De toute façon, j'ai fait le choix de rester dans le cyclisme amateur. Je n'ai aucun regret. Fabriquer des coureurs, c'est ce qu'il y a de plus beau.

On décrit souvent ce qui a changé dans le cyclisme. Mais qu'est-ce qui est resté immuable depuis 1949 ?
A part ma passion, tout a changé. Ce n'est plus le même monde, mais je l'aime quand même. Absolument tout a évolué ! Enfin non, pas les dossards. Franchement, au lieu de les accrocher au maillot avec des épingles, on ne pourrait pas leur mettre du velcro ou des boutons pression ?

Crédit photo : Ange Roussel au milieu des coureurs - www.directvelo.com
 

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