Bonifications : De la TNT contre les tmt ?

Crédit photo ASO

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Les organisateurs du Tour de France vont remettre à l'honneur les sprints bonifications, après onze ans d'absence. Comme à chaque fois, pour justifier le recours à ses primes en secondes, c'est pour chercher à animer la course. "Ce sera un plus pour les attaquants", assurait Thierry Gouvenou, le directeur de course, au moment d'expliquer le retour de ces "points bonus". Mais avec 3", 2" et 1" aux trois premiers, le bénéfice de ces points bonus est plus proche d'un "cadeau Bonux" face aux 10" d'un vainqueur d'étape.

DirectVelo vous propose un dossier complet sur l'histoire des bonifications dans le Tour de France qui n'ont jamais fait l'unanimité depuis leur arrivée dans la Grande Boucle.

LES BONIF TOUT BENEF' POUR LES SPRINTEURS

Déjà, au moment de leur création en 1923, les bonifications étaient là pour secouer le peloton, pour en finir avec tout un peloton de coureurs classés “tmt”, tous même temps. Deux ans après, Henri Desgrange, le patron du Tour les supprime avec ce constat d'échec : "Eviter les arrivées en peloton, c'est aussi facile du bout de la langue ou du bout de la plume que difficile dans la pratique".

Disons le tout de suite, les bonifications n'ont jamais prouvé leur efficacité pour récompenser les attaquants. Elles ont plus souvent profité aux sprinteurs. Et pourtant, depuis 1923, seules seize éditions se sont courues au temps réel dont sept sous la direction de Christian Prudhomme qui les avait supprimées en 2008. Il les a réintroduites en 2015. L'histoire des bonif dans le Tour de France c'est toujours un mélange de paradoxe, de flux et reflux. On peut être contre et y recourir ou changer d’avis.

A la présentation du Tour 2008, le premier qu'il trace de A à Z, Christian Prudhomme surprend les coureurs avec la suppression de ces bonifications. Ils font partie d'une génération qui les a toujours connues dans toutes les étapes du Tour. "Ce qui est bizarre c'est la disparition des bonifs. Je n'en avais pas entendu parler", s'étonne alors Romain Feillu dans La France Cycliste.  "C'est bien car cela met tout le monde à égalité. Il y aura beaucoup de coureurs dans le même temps au moins jusqu'au chrono de Cholet. Ça laisse des possibilités à certains de se mêler à la bataille pour le maillot jaune". Le coureur d'Agritubel ne croit pas si bien dire puisque neuf mois plus tard, il endossera le paletot jaune à l'arrivée à Nantes, la veille du contre-la-montre.

Sept ans plus tard, virement de bord. "Elles ont à nouveau un sens car pour la première fois depuis dix ans, nous allons avoir neuf jours en plaine", justifie le directeur du Tour alors qu'il y a deux arrivées en bosse en début de Tour : au Mur d'Huy et à Mur-de-Bretagne. Au moment de la présentation du Tour 2015, il est question des les appliquer seulement pendant cette première semaine de plat. Mais au départ des Pays-Bas ce sont toutes les étapes en ligne, y compris de montagne, qui sont concernées. En matière de bonifications, aussi, l'organisateur ne fait pas comme il veut.

L'INFLUENCE DES SIX-JOURS

Henri Desgrange, le patron du Tour depuis 1903, crée donc les bonifications aux arrivées en 1923. A l'époque, il n'est pas le seul à bougonner devant les arrivées en peloton groupé. "Cette plaie des courses sur routes, ces arrivées en peloton compact faussent tout et freinent l'intérêt", maugrée Gaston Bénac en 1924, un journaliste reconnu de l'époque. Desgrange voit aussi dans ces pelotons qui se présentent au poteau, le symbole de l'emprise des équipes sur "sa" course. En 1922, ni Firmin Lambot, le vainqueur final, ni Hector Heusghem qui l'aurait emporté sans une pénalité d'une heure, n'ont gagné une étape. "Le porteur du maillot jaune, n'ayant aucun intérêt à gagner des étapes et à risquer la chute dans la bagarre finale, achevait la course toujours en queue de peloton" rappelle Henri Desgrange en 1939.

H.D. a donc l'idée des cadeaux en minutes. Ce système de "primes" existe déjà dans les 6 Jours de Paris où les équipes qui ont un tour d'avance à 23 heures obtiennent une prime de 50 points. Le "Patron" ne peut pas l'ignorer puisqu'il dirige aussi le Vel' d'Hiv' et le Parc des Princes. Pour le Tour, il emprunte le mot "bonification" au vocabulaire des banquiers et offre 2 minutes au vainqueur. Mais avant même le départ du Tour 1923, il envisage déjà de porter le cadeau à 3, 4 ou 5 minutes si ça ne suffit pas pour empêcher les arrivées groupées.

Il aurait pu jouer sur le porte-monnaie pour « énerver » un peu plus les coureurs. C'est ce qu'il fait, mais plus avec le bâton qu'avec la carotte. Parmi les autres mesures, une retenue de 50 % des prix de l'étape quand le peloton comporte 12 unités ou plus . En 1925, il prévoit aussi une "prime de démarrage", l'ancêtre du prix de la combativité, mais seulement si un ou des  coureurs font réellement preuve de volonté de faire exploser le peloton. En Italie, le Giro offre en 1939 un prix au vainqueur d'étape bonifié en fonction de l'avance sur le deuxième.

La bonification a beau passer à trois minutes au vainqueur en 1924, le peloton est toujours aussi souvent groupé sur les avenues ou les vélodromes d'arrivée. Fin du premier épisode sur un constat d'inutilité des bonif pour encourager les attaquants.

En 1931, Desgrange remet ça. Cette fois, il a concocté un règlement réservé aux vainqueurs en solitaire. Le premier d'une étape, rendu à l'arrivée avec au moins trois minutes d'avance, reçoit un bonus de trois minutes. Le vainqueur du Tour, Antonin Magne s'étonne après coup que les Italiens Pesenti et Gestri ne s'entendent pas pour simuler une crevaison alors qu'ils sont tous les deux échappés sur la route  de Nice avec quatre minutes d'avance. Si Gestri laisse partir Pesenti, celui-ci se serait rapproché à deux minutes du Français, maillot jaune. Tonin le sage pouvait aussi avoir des idées mal placées.

UN RÈGLEMENT DE CHARLOT

Le Tour 1931 bouclé, son organisateur dégaine un nouveau règlement pour l'édition suivante. Les arrivées groupées, d'un coup de baguette magique, reviennent en odeur de sainteté. La fée s'appelle Charles Pélissier, le dernier de la tribu. Un Pélissier propre sur lui que Desgrange s'est mis en tête de  faire gagner le Tour. Il sait qu'une victoire du populaire "Charlot" ferait grimper en flèche les ventes de son journal L'Auto. Le souci c'est que Charles Pélissier sprinte plus vite qu'il ne grimpe (8 victoires d'étapes en 1930). Il lui faut donc une bonne poussette.

Avant de sortir l’artillerie lourde, Henri Desgrange prépare le terrain. "L'affaire des bonifications en minutes est venue d'une sorte de sentiment d'injustice du règlement vis-à-vis des hommes rapides, injustice qui a fini par me les rendre sympathiques". Il reproche aux Pyrénées - escaladées avant les Alpes - de trop avantager les grimpeurs et de figer le classement jusqu'à Paris. Au contraire, il remercie "les animateurs, ceux que l'on a plaisamment appelés : les "sprinters" de la route (...) [qui] assuraient à chaque étape et jusqu'à la fin le succès de notre épreuve".

Donc des bonifications pour inciter les arrivées de coureurs détachés, on passe aux bonifications pour favoriser les sprinters. Encore le paradoxe des bonif.

Au moment de choisir le barème, H.D. ose tout : 6, 4 et 2 minutes aux trois premiers de chaque étape. Le barème rappelle celui des sprints de classement dans les Six Jours de Paris : 6, 4, 2 et 1 points. La ficelle est un peu grosse, le cadeau à son chouchou crève les yeux. Antonin Magne, le vainqueur sortant, répond dans Le Miroir des Sports : "Cette mesure serait prise pour ne pas trop désavantager les sprinters qui ne sont pas grimpeurs… tels que Charles Pélissier, par exemple. Mais a-t-on pensé à l'avantage formidable que cela donnerait à des sprinteurs qui sont en même temps de remarquables grimpeurs comme Binda ?" Le journaliste Raymond Huttier affiche son hostilité dans Le Miroir des Sports : "tant pis si les bons grimpeurs prennent plus aisément le meilleur ! Les autres n'ont qu'à faire en sorte, par des attaques appropriées dans les étapes de plat, pour s'efforcer de contre-balancer l'avantage pris par les escaladeurs de cols".

Mais on a beau s'appeler Desgrange, il y a loin du semis à la moisson. Le jeudi 12 mai 1932, Charles Pélissier se casse la clavicule, dans une Américaine, sur le vélodrome Pasteur de Nice. Charlot forfait, il réduit le barème à 4,2 et 1 minutes. André Leducq, vainqueur à Paris et adversaire de cette nouvelle formule reconnaît qu'elle “oblige les hommes de tête à disputer continuellement leurs chances au sprint. Mais, par exemple,  on peut assurer qu'avec l'échelle des bonifications employées cette année, il est à peu près impossible à un coureur qui n'est pas bon sprinter de gagner le Tour de France". Desgrange réduit la voilure l'année suivante avec 2 et 1 minutes aux deux premiers.

Ce cadeau trop gros va marquer un journaliste de L'Intransigeant qui prendra la place d'Henri Desgrange après-guerre : Félix Lévitan. En 1982, dans l'émission "Face au Tour", la tribune télévisée où on refaisait l'étape, il se dit "marqué par cette minute trente de bonifications [il se mélange avec le barème de 1934 NDLR] qui aurait permis à un homme comme Charles Pélissier de gagner le Tour de France alors qu'il était régulièrement lâché en montagne. J'avais beaucoup d'admiration pour Charles mais j'aurais trouvé navrant que grâce aux bonifications, il pût gagner le Tour de France". En 1975, il supprimera les bonifications pour la plus grande joie de Bernard Thévenet, moins vite au sprint qu'Eddy Merckx et qui le remerciera, là encore dans "Face au Tour", après l'étape de Serre-Chevalier. Et pourtant, en 1982 alors qu'il dirige le Tour, entre les rushes et l'arrivée, un sprinter peut ramasser 1'30" de bonus. Toujours le paradoxe.

Retrouvez la suite de notre dossier special Bonifications dans le Tour de France

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